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Mon témoignage : Travailleurs mis  " sous pression "

Tout d’abord, je vous plante le décor : Une grande entreprise allemande, fabriquant des composants pour automobiles, établie en Suisse. Une direction française, voire alsacienne; 132 personnes employées dans les divers secteurs, dont 124 frontaliers et 8 Suisses ! 80 personnes sont engagées et 52 intérimaires. Proximité oblige, nous formons un morceau d’Europe.

Et au milieu de cette diversité, la doyenne de l’usine : Juliette, 62 ans, veuve, ouvrière polyvalente, contrôleuse, soudeuse, opératrice sur tous les postes où il manque quelqu’un, parfois infirmière et assistante sociale occasionnelle, représentante du personnel faisant le lien entre l’entreprise et le syndicat ouvrier, poseuse d’affiches agrées et, j’en suis fière, " élément positif "  voire boute-en-train de mon secteur.

Je vous relate brièvement cette petite scène qui se passe hors du travail, c’est-à-dire durant mes loisirs ou plus simplement dit, en faisant un marathon entre la boulangerie, la station d’essence et le bureau de poste ! Ce petit dialogue hors boulot dépeint ce qui se passe au boulot :
- Salut Ju ! Mais que deviens-tu ? Tu bosses toujours ?
- Bien sûr, pas le choix !
- Tu n’es pas encore en retraite ?
- Penses-tu ! J’ai encore 2 ans à tirer, peut-être moins, si entre temps je parviens à vendre ma maison…
- Mais on ne te voit plus, tu travailles où ?
- A Courgenay, en 3/8
- Quoi ? Tu fais le trajet Courtételle-Courgenay chaque jour ?
- Bien sûr, de jour, de nuit, le samedi souvent, le dimanche parfois…
- C’est pas vrai ! Alors il faut qu’on se retrouve pour une soirée-pizza, peut-être samedi…
- Désolé, vendredi je finis à 22.00 h, je quitte à 22.15 h. au plus tôt et serai de retour à 23.00h. Samedi je bosse de 14.00 h. à 23.00 h. et dimanche, je prends ma tournée de nuit à 22.00 h.
- Incroyable ! Alors dis-moi quand tu auras tes vacances !
- Ça, je ne sais pas encore. Ça dépend des commandes des clients, des livraisons de fournitures et de la disponibilité de mes collègues. Je le saurai au dernier moment. Ce qui est sûr, c’est que entre Noël et Nouvel -An, je travaille. Donc on verra plus tard…
Voilà, on verra quoi, en somme ? Pas un avenir radieux, certainement. Car, comme dans les "Flamandes " de Jacques Brel, il faut avoir bon pied, bon œil et valser tout le temps !

Traduit au quotidien, il faut tenir le coup, surtout de pas tomber malade. Un méchant virus pourrait vous clouer au lit 3 jours, et là, tout votre secteur de travail s’apercevrait cruellement de votre efficacité ; mais attention, vous pourriez alors être victime de ce fléau à multiples facettes qui porte un nom plein de subtilité : "la restructuration". Cherchez pas, c’est un nouveau mot qui, à lui seul, remplirait un dictionnaire !

Mais c’est un mot tellement souple, élastique… Tiens, il me fait penser au pyjama Babygro que portaient mes bébés, celui qui grandissait avec l’enfant ! C’est un mot extensible, qui s’adapte à toute forme de situation. Il permet d’annoncer de méchantes nouvelles en les emballant d’un papier-cadeau ; donc, plus jamais vous ne serez "viré", même congédié ou licencié crûment, vous êtes malheureusement victime de restructuration.

Par bonheur pour moi, grâce à une santé robuste et un moral positif, je me sens malgré mon âge, plus appréciée que tolérée dans mon milieu de travail, ce qui me donne une certaine assurance ; mais comment ferais-je si j’étais plus jeune avec une famille et des enfants en bas âge ? Pas de doute, je perdrais mon emploi.

De plus en plus, la vie privée, la famille, les loisirs passent au second plan. Un rendez-vous chez le médecin, le dentiste, le garagiste ? Souvent, il doit être annulé ou déplacé parce que votre chef a modifié le planning changé la rotation des équipes.

Il faut rentrer dans un cadre bien défini pour garder son emploi :
Etre disponible, performant et rentable
Ne pas exiger une hausse de salaire
Ne pas être trop jeune : vous manquez d’expérience
Ne pas être trop vieux : vous coûtez cher
Ne jamais refuser de travailler le samedi, car c’est jour ouvrable. Quant au dimanche… j’ai honte d’en parler…
Ne pas se plaindre d’une charge trop lourde, d’une position contraignante qui vous provoque un mal de dos, d’un mouvement répétitif qui vous blesse la main, d’un excès de chaleur dégagé par une machine
Toutes ces doléances provoqueraient un changement de poste, et il ne se trouve pas loin de la porte de sortie…

Toutes ces contraintes provoquent des humeurs agressives de collègues fatigués, stressés. Et personne n’ose ouvertement se joindre à un mouvement de solidarité, car les bruits courent, en sourdine, et vous chuchotent :
... ils ont dit que si on n’était pas content, l’usine irait s’établir enTchéquie...
... ceux qui ne sont pas d’accord de venir samedi et dimanche, ils seront éjectés...
... les évaluations n’auront pas lieu, de toute façon, il n’est pas question d’augmentation...
... on est obligé de venir le 24 décembre, "tous les frontaliers ont accepté"...

Les nécessités économiques créent un sentiment d’angoisse ; la peur de perdre son emploi pousse les ouvriers à des réactions agressives, égoïstes, individualistes, racistes même. Toute forme de solidarité devient alors impossible dans un tel climat et c’est ce qui me rend triste et désabusée, bien qu’ayant toujours en moi ce sursaut de dignité, parfois de révolte.

Jeune, trop jeune peut-être, j’avais lu pour la première fois Germinal d’Emile Zola, œuvre traitant de façon très réaliste les conditions de vie dans la mine, et ce roman m’avait profondément marquée au point que j’y pense souvent quand des situations similaires se présentent autour de moi. Ne soyez pas choqués ! Car aujourd’hui, je constate que les lieux et les moyens de produire sont différents, que les ouvriers ont obtenu, à force de lutte, des acquis sociaux indéniables, que les femmes, petit à petit, seront bientôt considérées comme égales, je le souhaite… mais sincèrement, je crois que l ‘être humain n’a pas changé. Et c’est à ce niveau-là que nous devons œuvrer.

Juliette